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  sweet deceivers. (d)

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Lézardée
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MessageSujet: sweet deceivers. (d)   Lun 5 Déc - 0:43



DAGHER AND MALIN LYNGSTRAD


C’était un jour comme ceux qu’on passe des semaines, des mois à attendre. Fébrilité, excitation, autant d’adjectifs trop pauvres pour suffire à décrire la puissance de l’imaginaire qui tourne autour du jour J. On imagine le cadeau que l’on va recevoir, on se voit l’ouvrir, l’attente elle-même prend la place de la satisfaction immédiate : c’est sans nul doute le meilleur moment. Et quand le jour arrive, quand la minute M est là, le cadeau devant vous, prêt à être découvert, quand l’attente est proche de voler en éclats et les mois de fantasme prêts à devenir souvenirs, on a soudainement envie de faire demi tour. Se cacher les yeux, recommencer à attendre, rêver. La fin en soi n’est autre qu’un symbole de mort, une acquisition sans véritable sens. La vraie vie, elle, a lieu dans l’instant de l’attente, dans la fébrilité du temps qui ne passe pas assez vite, et qu’on voudrait ralentir, arrêter une fois le moment venu. Elle attend, dans sa petite robe bleue des jours naissants d’été américain, derrière la porte close du bureau du maire. Vingt ans, peut-être plus, qu’elle dessine en songe le visage de Dagher, la couleur de ses cheveux – blonds à n’en pas douter – sa façon de se raser, sa tenue, son élégance. Il est maire, il a réussi malgré tout, il est devenu ce qu’il serait sans doute devenu s’il avait grandit avec eux. Mais elle n’y croit pas vraiment. Dans ses rêves, au cœur de son imaginaire, son frère n’aurait jamais accepté ces codes absurdes dictés par leurs parents, cette morale chrétienne si fébrile, si faible comparée à la liberté totale que peut nous offrir une vie sans mutilations, interdits constants. On aurait sans aucun doute forcé son frère à faire des études de droit, à devenir un grand magistrat, mais son frère aurait toujours refusé ça. Il se serait laissé pousser une petite barbe sale pour faire enrager son père, aurait passé ses week-ends affalé dans l’immense jardin de leur propriété, à tirer des cailloux au lance-pierre sur les trop jolies colombes. Il aurait été rustre, non par nature mais par choix, drôle et impulsif, et elle, elle l’aurait suivi. Ses cheveux blonds dorés auraient ternis, faute de soins prodigués, seraient plus longs, ondulés et sans doute plus sales aussi, ses yeux plus rieurs, plus pleins de vie. Elle contemple, passive, les lettres d’or qui s’enroulent autour d’elles-mêmes sur la porte du bureau. Son nom d’emprunt. Le terme écrit, plaqué or, de ce qu’il est. Pas ce qu’il a été, peut-être pas ce qu’il sera. Son regard se baisse jusqu’à ses Louboutin aux reflets dorés, accrochés à ses petites chevilles. Ils sont les produits de leur séparation : ils auraient dû vivre libres et ensembles, ils se sont attachés aux codes, aux conventions, séparément. Regardez-les. Le maire trop occupé pour arriver à l’heure à un rendez-vous de moindre importance, la commissaire-priseur en tenue Dior. Elle imagine déjà, sans plus aucune joie ni excitation, son costard noir, sa chemise blanche qu’il aura négligemment ouverte de quelques boutons en trop, pour se convaincre du peu d’indépendance qu’il lui reste, se persuader d’être encore un rebelle. Elle sourit tristement et la porte qui s’ouvre d’un seul coup lui fait relever la tête comme un chat pris sur le fait. Un instant paralysée, Malin contemple l’homme qui se tient devant elle. Il est grand, aussi grand que ses origines nordiques l’exigent, plus grand qu’elle et il la domine alors qu’il en sait si peu, si moins qu’elle. Son regard bleu doit sûrement transpercer tous les yeux délavés américains, faire fondre les anglaises dénaturées et trop chauffées, presque fondues par le soleil amérindien, mais pas le sien. Les yeux de Malin Lyngstrad sont aussi froids et glacés que ceux de Dagher Lyngstrad, et, glaces contre glaces, ils se collent l’un à l’autre sans arriver à se détacher. Il avait l’air pressé et agacé sur le moment, il a maintenant l’air surpris, déconcerté. Cet instant de pause chez son frère lui donne le courage de se lever de son banc avec grâce, retrouvant sa légèreté intrinsèque. Elle lui tend une main accompagnée d’un sourire qui lui va si bien, cette petite moue enfantine surmontée d’un froncement de nez. « Malin Lyngstrad, du bureau de la diffusion culturelle. Je viens au sujet des autorisations d’importations de tableaux », annonce-t-elle d’une voix sucrée, le dévorant des yeux avec une retenue pudique. Elle a déjà oublié tous les portraits qu’elle a dressés de lui enfant, adolescente, adulte. Ils n’existent plus, laissant place dès à présent au seul et unique : celui qui se tient devant elle et qu’elle grave, trait après trait, dans sa mémoire pour l’éternité.

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MessageSujet: Re: sweet deceivers. (d)   Lun 5 Déc - 0:43

D’ordinaire, il ne prenait pas de coups de téléphone personnels lorsqu’il se trouvait sur son lieu de travail. Peut-être parce que, d’ordinaire, il ne recevait pas de coups de téléphone personnels lorsqu’il se trouvait sur son lieu de travail – ni même ailleurs, pour parler tout à fait franchement. Il n’avait pas entendu le son de la voix de ses parents depuis des années. Pour la simple et bonne raison que les deux voyous excentriques qui lui faisaient office d’autorités parentales étaient en cavale depuis des années ; alors, de temps à autres, il recevait une carte postale d’une région du monde dont il ignorait souvent l’existence ou dont, au mieux, il se fichait éperdument. Cette relation unilatérale avait fini par le lasser. Ses parents avaient, peu à peu, perdu de leur réalité, à ses yeux. Il se figurait mal qu’ils puissent encore exister, quelque part, et penser à lui. Ils n’avaient plus de corporalité, et se résumaient à une pensée abstraite dans l’esprit du fils unique qu’ils avaient laissé derrière eux. Pour autant qu’il en savait, ces cartes qui lui parvenaient sortaient tout droit du néant, et n’avaient aucune raison d’être. Elles étaient là, absurdes, vides de sens, à glisser entre ses doigts de la même manière que le souvenir fugitif de ses parents qui l’étaient tout autant glissait à travers les mailles de sa mémoire, s’enfouissant progressivement dans les limbes d’un subconscient dans lequel il avait pour règle d’or de ne jamais s’aventurer. Et puis un jour, la réalité l’avait rattrapé, l’attrapant par le col et le tirant violemment en arrière. Quand un numéro inconnu s’était affiché sur son téléphone mobile, il n’avait pas été étonné outre mesure. Quand le message automatique lui indiquant qu’un prisonnier cherchait à le joindre avait retentit, il n’avait pas non plus été surpris. Un ancien client, sûrement, s’était-il alors figuré. La moitié de ses connaissances étaient passées par la case pénitencier, il lui en fallait davantage pour alimenter ses soupçons. Mais quand la voix de son père s’était fait entendre à l’autre bout du combiné, c’était tout son être qui s’était retrouvé secoué ; c’était comme si chacune des cellules de son corps avait brusquement décidé de changer de fonction, comme si ses organes internes s’étaient tous décidés à vouloir sortir, tandis que sa peau et ses membres externes étaient quant à eux aspirés vers l’intérieur. Il avait aussitôt raccroché. Et puis il avait cligné des yeux, une fois, deux fois, pris une grande inspiration, et avait décidé de s’adapter. Bien. Ça serait donc ça, sa nouvelle réalité. À présent, quand l’un de ses parents prenait la peine de chercher à le contacter, il répondait, même, comme c’est le cas en l’occurrence, sur ses heures de travail. Le temps de communication leur était de toute façon compté, aussi ne l’ennuyaient-ils jamais bien longtemps – contrairement au reste des habitants de Miami, à qui on avait accordé l’immense privilège de pouvoir l’emmerder vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aucun répit ne lui était autorisé, si bien qu’à peine l’appel était-il terminé que le maire avait le devoir d’en revenir à ses occupations initiales. La transition, contre toute attente, était parfaitement naturelle. Il règle rapidement les affaires les plus urgentes, puis cherche à joindre son assistante pour qu’elle lui apporte un café – il n’aura pas le temps d’aller s’en chercher un lui-même s’il veut finir à temps pour l’assemblée municipale. Mais celle-ci ne donne aucun signe de vie, si bien qu’il se voit alors contraint à laisser sur place ses affaires inachevées pour sortir de son bureau dans un mouvement sec et plein d’empressement ; son nez se fronce alors à la vue d’une jeune femme qui semble l’attendre et il la dévisage un instant avec un léger étonnement mécontent. Il a presque l’impression qu’elle lui rappelle quelqu’un ou quelque chose, mais il repousse rapidement cette sensation au second plan, réalisant que si sa physionomie l’interpelle autant, c’est probablement parce qu’elle ne ressemble en rien à toutes les femmes qu’il peut croiser chaque jour. Elle se présente en lui tendant une main qu’il vient poliment serrer, d’une poignée ferme et rapide, tout en l’écoutant attentivement. Sa perplexité reste manifeste, mais son visage se décontracte ; il a alors cet air mi-las, mi-amusé, qu’ont les gens, parfois, quand quelque chose les blase tant et tant que cela en deviendrait presque comique. « Bonjour Mademoiselle Lyngstrad. Vous m’en voyez désolé mais j’ignorais tout de votre venue ; il se pourrait que mon assistante ait omis de me communiquer cette prise de rendez-vous. » Ses lèvres se dérident, allant même jusqu’à afficher un demi-sourire se voulant plaisantin, mais qui ne parvient pas à camoufler le sarcasme qui les animent. Il dévisage une nouvelle fois la jeune femme ; la mention de son patronyme va de pair avec son physique nordique. « Mais enfin, si j’avais voulu travailler dans un environnement professionnel doté d’un personnel compétent, je ne travaillerais pas pour la municipalité, cela va de soi. Je ne vais pas vous renvoyez chez vous alors que vous avez pris la peine de vous déplacer, alors entrez je vous en prie. » Le but de son humour ambigu lui est inconnu, cela fait partie intégrante du personnage qu’il s’est créé à la mairie et il ne le remet pas en question. Poliment, il invite la jeune femme à pénétrer dans son bureau, poussant le panneau de la porte pour lui libérer le passage. Il n’est aucunement préparé à ce rendez-vous, mais il n’a jamais été préparé à grand-chose, dans la vie, et il aime prétendre que cela lui réussit plutôt bien. « Que puis-je faire pour vous ? » interroge-t-il directement avant de refermer la porte derrière Malin, ne voyant aucun intérêt à y aller par quatre chemins. Il avait bien saisi qu’il était question de tableau et d’autorisation, mais s’il y avait un domaine qui lui échappait complètement, c’était bien celui de l’art et de son commerce.

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